Dédale et son fils Icare, retenus prisonniers dans le labyrinthe du
roi Minos en Crète, tentèrent de s'échapper en confectionnant des ailes à
l'aide de cire et de plumes. Dédaignant les conseils de son père, grisé
par sa toute nouvelle capacité, Icare vola trop près du soleil. Son
imprudence provoqua la fonte des ailes, sa chute et sa noyade dans la
mer.
C'est cet épisode de la mythologie grecque que représente le tableau
La Chute d'Icare
de Bruegel l'Ancien. Ce peintre appartient au mouvement culturel qui se
nomme l'Humanisme. L’Humanisme consiste à mettre l'homme au centre de
toutes les préoccupations et favoriser le progrès et l'évolution de
l'esprit humain.
Dans cette représentation du mythe d'Icare, on
distingue de nombreuses oppositions. Pour le constater plus aisément, il
suffit de partager le tableau en deux parties. La ligne de démarcation
apparaît en suivant la rive. La mer et le ciel se trouvent ainsi en
opposition avec la terre. Les deux premiers éléments renvoient à
l'univers qui reste majoritairement inconnu à l'époque, objet de
fantasmes et de mythes, qui n'a pas encore livré tous ses mystères,
tandis que le continent symbolise l'univers concret, le réel, ce qui
nous est familier.
Malgré le titre du tableau, ce n'est pas Icare
que Bruegel a voulu mettre en évidence, et on ne remarque le personnage
qu'après une longue observation : il se situe au second plan dans la mer
et on ne distingue que l'une de ses jambes hors de l'eau. Il est en
train de se noyer, la chute a déjà eu lieu. Il représente l'image du
mythe, de l'imaginaire.
Lorsque
l'on est devant le tableau, le regard est surtout attiré vers l'homme
au premier plan, l'agriculteur qui travaille la terre. A l'inverse
d'Icare, il représente le réel, ce qui est concret. Les deux personnages
s'opposent de par leur place dans le tableau et de par leur
environnement : l'homme s'oppose au mythe.
Au bord de l'eau on
distingue aussi un berger qui lève les yeux au ciel, tandis que
l'agriculteur a le regard rivé sur le sol qu'il laboure : les deux
aspirations de l'Homme sont ainsi révélées : d'une part la recherche de
l'Idéal incarnée par le berger, d'autre part l'appartenance aux réalités
matérielles pour le paysan. Les deux regards se croisent sur la ligne
de démarcation qu'on a évoquée plus tôt, dynamisant le jeu des
oppositions. Celui-ci est d'ailleurs renforcé par le fort contraste de
couleurs avec un premier plan terrestre plutôt sombre et un second plan
très clair, surplombé par un soleil rayonnant.
Dans
cette œuvre, Bruegel oppose donc de manière subtile l'Homme et la
réalité du monde auquel il appartient aux mythes et leurs personnages
imaginaires. L'individu est mis en avant au détriment des fantasmes
mythologiques, mais une part de lui-même est encore tournée vers la
séduction de l'ailleurs. Les bateaux qui s'éloignent vers l'horizon
montrent cela et rappelle le désir d'exploration inhérent au 16ème
siècle.